Mangeuses - Histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l'excès

Couverture Mangeuses

En résumé...

Qui a tué la gourmandise féminine ?

On lie souvent les troubles alimentaires féminins à l’intensification du diktat de la minceur dans les années 1970, mais ce phénomène, encouragé par l’industrie capitaliste, est bien plus ancien. Du mythe d’Ève, soumise à perpétuité au désir masculin pour avoir goûté au fruit défendu, à l’émergence des premiers restaurants – réservés aux hommes –, en passant par leur exclusion de la gastronomie, les femmes semblent condamnées à cuisiner et servir tout en s’affamant, à être ménagères ou gloutonnes quand les hommes sont grands chefs ou fins gourmets.

Comment a-t-on déréglé l’appétit des femmes ? Comment les mouvements féministes contemporains abordent-ils le rapport à la nourriture et au corps ? En fouillant dans l’histoire et la littérature, et en donnant la parole à des mangeuses de tous horizons, ce récit-enquête incarné tente de répondre à ces questions et apporte quelques miettes d’espoir dans un monde d’affamées.

Ils en parlent

La revue de presse

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LE MONDE
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Et aussi...

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MISE EN BOUCHE

Le dîner

Les graines de cumin commencent à griller, le vin blanc est au frais. La fête se prépare. Elle est tentée de verser toutes les épices de son placard dans la marinade, mais elle se retient, comme elle s’est empêchée de trop farder ses yeux, de tresser ses cheveux, surcharger sa tenue de clins d’œil affriolants – bas résilles, culotte sexy, chaussures à talons. Elle pense en riant à ses tantes méditerranéennes qui préparent le dîner en bigoudis. En épices comme en coquetterie, elle se modère. Elle a remarqué qu’il n’était pas friand de surcharge. Il arrive toujours « comme il est », lui. Le meilleur moment de la semaine, pour elle, c’est celui-ci. Ce moment trop court qu’elle passe avec ellemême en cuisinant. Tous les vendredis soir, elle attend. Elle y croit. Elle s’excite. Elle prépare à « son homme » une table de roi et la promesse d’une nuit de fête – qui n’a jamais lieu. Tous les vendredis soir, c’est la même déception. Lui n’aime pas les moments trop apprêtés, les plans arrêtés. Il ne comprend pas pourquoi elle s’entête à faire un dîner si compliqué – auquel elle ne touchera même pas, d’ailleurs, puisque sa diète alimentaire l’en empêche. Il sourit vaguement en arrivant, remarque qu’elle est bien jolie. Mais il passe vite à autre chose. Le dîner, il s’en fout. Et comme elle est vexée par sa réaction, tout passe à la trappe. La conversation, le repas, le sexe. Poubelle. La chute est prodigieuse, systématiquement. Et toujours inattendue, bizarrement. Lorsque, le lendemain matin, elle se réveille plombée, décoiffée, maquillage défait, et lui balance son sac de reproches – alourdi de plusieurs siècles d’oppression silencieuse –, lui ne comprend rien. Il se contente de demander innocemment pourquoi elle joue ce jeu-là, si cela ne lui plaît pas. Lui en tout cas n’a jamais demandé cela. C’est vrai, ça, pourquoi? Pourquoi toi qui te dis chamboulée des pieds à la tête par la philosophie féministe, toi qui te crois plus maline que ta mère et ta grand-mère en ne te laissant pas dévorer par la préparation quotidienne des repas, toi qui affirmes fièrement avoir choisi de vivre le couple séparément, comme un « éternel début », précisément pour échapper à tout cela, toi qui écarquilles les yeux lorsqu’on dit que les femmes ont le pouvoir de tenir leur homme «par le ventre et le bas-ventre » (l’expression circule dans ta famille depuis longtemps), pourquoi toi qui as voulu te démarquer des traditions juives dans lesquelles tu as grandi, pourquoi te retrouves-tu ce soir, comme tous les vendredis soir, fourrée dans ta cuisine et excitée comme une puce à l’idée de préparer à « ton homme » une version érotique des cantiques du dîner de Shabbat?

Une maîtresse femme, qui la trouvera ?

Elle a bien plus de prix que les perles! […]

Elle cherche laine et lin et travaille d’une main allègre.

Elle est pareille à des vaisseaux marchands: de loin, elle amène ses vivres.

Il fait encore nuit qu’elle se lève, distribuant à sa maisonnée la pitance, et des ordres à ses servantes.

Bah quoi, rétorque la jeune femme avec empressement. La petite féministe nouvellement convertie sait répondre. Sortir d’un carcan n’empêche pas d’y revenir de temps en temps! Bien envoyé. Si j’aime préparer le repas, conserver une taille de guêpe et me faire belle pour «mon homme », qui peut m’en empêcher? Les magazines féminins ont ceci de pratique qu’ils délivrent des réponses faciles à dégainer. Au fond d’elle, pourtant, le paradoxe demeure. Pourquoi ses habitudes reflètent-elles aussi mal ses convictions? Comment peut elle se trahir à ce point, jusqu’à souffrir de ses propres contradictions? Œuvrer chaque jour, haut et fort, pour desserrer les sangles du patriarcat et épouser chaque nuit, en secret, ses pires démons? Elle pense parfois à l’image du bâtisseur de Kierkegaard : un type qui travaille d’arrache-pied à bâtir un système de pensée, un système immense, «universel embrassant toute l’existence et l’histoire du monde, etc. – mais regarde-t-on sa vie privée, on découvre ébaubi ce ridicule énorme qu’il n’habite pas lui-même ce vaste palais aux hautes voûtes, mais une grange à côté, un chenil, ou tout au plus la loge du concierge ». Kierkegaard pointe la susceptibilité grotesque du bâtisseur: «Qu’on risque un mot pour lui faire remarquer cette contradiction, il se fâche. Car que lui fait de loger dans l’erreur, pourvu qu’il achève son système… à l’aide de cette erreur? » Peut-on rêver à une grande bâtisse féministe sans y emménager corps et âme ? Admirer ce système immense tout en continuant à astiquer le bois de son ancienne barraque étriquée ? Je ne crois pas. Un jour ou l’autre, il faut tout démeubler et se déplacer. Le féminisme est un voyage qui, comme tous les autres, commence par la question: qu’y a-t-il à manger?

Appétit et féminité

Dans la mythologie, la littérature, le cinéma, les hommes mangent, dévorent, gloutonnent. Ils musclent leur fraternité autour de grandes bouffes, de banquets2 . Les femmes? Elles ne mangent pas. Aucun roman ni aucun film célèbres ne les réunissent autour de tablées3 . La sororité s’émiette à chaque siècle en conseils et astuces pour briller aux fourneaux, rester « appétissantes » et, surtout… ne pas manger. Il y a, dans un coin de notre tête, Ève croquant une pomme qui se retrouve condamnée, en une bouchée, à servir le désir masculin. Et de l’autre, le souvenir universel d’une grand-mère aux bras grands ouverts distribuant les litres d’amour dont regorge sa soupière. Faire à manger ou se faire manger. Le choix « à la carte » n’est pas varié pour accomplir sa féminité. Dans les deux cas, la femme est un corps-objet, source ou instrument du plaisir de l’autre. Manger? Ce n’est pas au programme. Sauf, bien sûr, si cela reste discret et ne laisse aucune trace sur le corps. Toute femme qui aurait l’audace de déborder, même un peu, sera sanctionnée. On lui demandera de ne pas se donner en spectacle, de manger en cachette ou – encore mieux – de s’affamer. Les seins, découvrez-les! Rendez-les appétissants comme deux belles pommes. Mais cachez ce ventre que l’on ne saurait voir. Pourtant, depuis plusieurs décennies, la société s’inquiète. Médias et médecins tirent la sonnette d’alarme. On diagnostique des épidémies d’anorexie et de boulimie chez les adolescentes. Comment les rapports sociaux de genre contribuent-ils à fabriquer ces troubles, à détraquer les femmes dans leur rapport à l’appétit? Le diktat de la minceur, sous sa forme ultramédiatique récente, suffit-il à tout expliquer? Que disent les femmes à travers leur façon, parfois excessive, de manger ou de se priver?

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